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Identité numérique post-mortem : De la mort à l’immortalité numérique :

Identité numérique post-mortem : De la mort à l’immortalité numérique

Nos données « post mortem « 

Que deviennent nos e-mails, nos photos, nos profils de réseaux sociaux après notre mort ? Cet immense héritage numérique que nous construisons chaque jour semble destiné à nous survivre, mais de quelle manière ?

La réponse est bien plus complexe et étrange qu’on ne l’imagine. La CNIL a récemment publié une étude approfondie sur le sujet, révélant un paysage juridique incertain et des pratiques technologiques déconcertantes.
Cet article distille les quatre révélations les plus surprenantes et contre-intuitives de cette recherche : télécharger le document CNIL

Juridiquement, vos données meurent avec vous (ou presque)

Le point le plus fondamental et surprenant est d’ordre juridique : le Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD), ce bouclier qui protège nos informations personnelles de notre vivant, ne s’applique tout simplement pas aux personnes décédées.

Cela crée un vide juridique au niveau européen. Chaque État membre est libre de légiférer à sa manière, ce qui conduit à un véritable « patchwork » de règles. Ce n’est pas qu’une abstraction : au Danemark, par exemple, la protection du RGPD est étendue pour dix ans après le décès, tandis qu’en Estonie, elle peut durer jusqu’à vingt ans pour un mineur. Si la France dispose depuis 2016 d’une loi spécifique (la Loi pour une République numérique) permettant de donner des directives sur le sort de ses données, celle-ci reste largement méconnue du grand public.

Le rapport de la CNIL est sans appel :

« le règlement général sur la protection des données ne s’applique pas aux données des personnes décédées »

Cette absence de cadre clair place les familles et les plateformes dans une situation d’incertitude permanente. Gérer l’héritage numérique d’un proche devient une épreuve où les droits du défunt, souvent non exprimés, et les besoins des endeuillés sont extrêmement difficiles à concilier.

Gérer une succession numérique : un parcours du combattant mal conçu

Pour les proches, la gestion des comptes d’un défunt se transforme souvent en un véritable parcours du combattant. Loin d’offrir un soutien standardisé, les plateformes, même les plus grandes, imposent des démarches chaotiques et mal conçues, directement héritées du flou juridique que nous venons de décrire.

Voici quelques exemples concrets de ce désordre :

• Les formulaires de signalement de décès sont souvent difficiles à trouver, enfouis dans les méandres des pages d’aide.

• Il est parfois nécessaire de posséder un compte sur la même plateforme pour pouvoir simplement signaler un décès.

• Les documents justificatifs exigés varient énormément : un simple article nécrologique peut suffire pour un service, tandis qu’un autre demandera des traductions certifiées en anglais de documents officiels.

• Le ton des pages d’aide oscille maladroitement entre « pathos et neutralité administrative », présentant des condoléances sur une page qui pourrait être lue par une personne anticipant son propre décès.

Cette complexité administrative ajoute un stress considérable à des familles déjà en deuil. Elle démontre un manque flagrant de conception « thanatosensible » (sensible à la mort) de la part des services numériques. Et ce processus fragmenté et frustrant n’est pas qu’un casse-tête administratif ; c’est la raison même pour laquelle tant de fantômes numériques sont laissés à l’abandon, hantant nos espaces en ligne.

Les « fantômes numériques » hantent nos fils d’actualité

Le concept d’« interactions fantômes » désigne ces rencontres involontaires et souvent troublantes avec les traces numériques d’une personne décédée. Ces rappels automatisés illustrent la déconnexion entre la logique des algorithmes et la réalité du deuil.

Les exemples sont nombreux et parlants :

  • Recevoir des rappels d’anniversaire ou des suggestions d’amis pour une personne disparue.
  • Voir le compte d’un défunt rester « actif » pendant des années, car le décès n’a jamais été officiellement signalé à la plateforme.
  • L’application Telegram offre une illustration particulièrement étrange : un compte supprimé pour inactivité (qu’elle soit liée à un décès ou non) laisse une « trace fantomatique » sous la forme d’une icône de fantôme dans les historiques de discussion.

Ironiquement, même lorsque les plateformes tentent de résoudre ce problème avec des « comptes de commémoration » conçus pour désactiver ces rappels, leur efficacité dépend entièrement du parcours du combattant que nous avons décrit. Si les proches, épuisés, n’arrivent pas à signaler le décès, le fantôme numérique continue de nous saluer. Ce phénomène expose la fracture profonde entre les automatismes des plateformes, conçus pour maximiser l’engagement, et la réalité émotionnelle complexe et fragile du deuil humain.

L’ère des « deadbots » est arrivée, et personne n’est vraiment prêt

Ce qui relevait de la science-fiction est désormais une réalité commerciale. Un « deadbot »est un agent conversationnel (chatbot) basé sur l’intelligence artificielle, entraîné avec les données d’une personne décédée (ses publications, ses messages, sa voix) pour simuler une conversation avec elle.

Des services comme HereAfter.AI ou Deepbrain AI proposent déjà de créer des clones numériques de proches. Loin d’être un gadget, la création d’un avatar 3D haute-fidélité peut coûter jusqu’à 50 000 dollars. La preuve que le sujet est brûlant : en 2020, Microsoft a breveté une technologie similaire, avant qu’un de ses dirigeants n’admette publiquement que l’idée était « perturbante » et que l’entreprise n’avait aucun projet de la développer. Cette avancée technologique nous confronte à une tension fondamentale, parfaitement résumée dans l’étude de la CNIL :

« Le numérique, qui met davantage en scène l’activité des morts, laisse moins les vivants en paix ».

Cette nouvelle ère soulève des questions éthiques vertigineuses. Qu’en est-il du consentement ? Comment préserver la dignité d’une personne si son avatar IA se met à tenir des propos qu’elle n’aurait jamais tenus ?

Qui est responsable de ces « doubles numériques » et des émotions qu’ils provoquent chez les vivants ?

Repenser notre humanité numérique

Un cadre juridique fragmenté, une expérience utilisateur frustrante en plein deuil, des « fantômes » algorithmiques qui nous hantent et l’émergence d’une immortalité par l’IA : voilà le portrait de notre vie numérique post-mortem. Ces révélations nous forcent à regarder au-delà de la technique pour interroger notre rapport à la mémoire, à l’identité et à l’héritage.

Finalement, au-delà de la question « que deviennent nos données ? », la vraie question n’est-elle pas « quelle humanité numérique choisissons-nous de laisser derrière nous ? »

Anticiper : comment décider aujourd’hui du sort de vos données après décès

La meilleure approche face à la gestion de nos données post-mortem est la planification. Même si toutes les plateformes ne sont pas encore au même niveau, les plus grandes offrent déjà des outils pour que chaque utilisateur puisse, de son vivant, décider du devenir de ses comptes et de ses informations personnelles.

Les trois choix clés à votre disposition

En 2025, trois grandes fonctionnalités de planification se distinguent. Elles sont facultatives et leur activation reste à l’initiative de l’utilisateur.

  • La gestion de l’inactivité : Pour garantir la disparition de vos données, certains services vous permettent de programmer la suppression automatique de votre compte après une période d’inactivité que vous définissez (par exemple, 2 ans). D’autres offrent des réglages plus fins pour déterminer ce qui constitue une « inactivité », vous donnant un contrôle indirect mais efficace sur l’effacement de votre compte.
  • Le contact légataire : Pour assurer une transmission encadrée de votre patrimoine numérique, vous pouvez désigner un « contact légataire ». Cette personne de confiance obtiendra un accès partiel à votre compte ou pourra récupérer certaines de vos données après votre décès, comme des photos ou des documents importants, permettant ainsi une passation sécurisée d’une partie de votre héritage.
  • Le compte commémoratif : Afin de transformer votre profil en un espace de souvenir, vous pouvez décider de votre vivant qu’il devienne un « compte de commémoration » après votre décès. Il est également possible de désigner une personne qui sera chargée de gérer cette page-souvenir, notamment en modérant les hommages.

Où trouver ces options ?

En 2025, ces paramètres restent souvent difficiles à trouver. Ils ne sont que rarement mis en avant. Vous pouvez parfois les découvrir lors d’une revue de sécurité de votre compte ou en fouillant dans les pages d’aide des services. L’initiative de configurer ces options repose donc presque entièrement sur vous.

Mais que se passe-t-il lorsque la personne décédée n’a rien prévu de son vivant ?

Agir après un décès : Les démarches pour les proches

Même en l’absence de planification, tout n’est pas perdu. La loi et les plateformes prévoient des recours pour les héritiers ou les « ayants droit ». Cependant, ces démarches exigent de la patience et la fourniture de documents justificatifs pour prouver à la fois le décès et votre légitimité à agir.

Actions possibles par la famille après un décès

Signaler le décès et transformer le compte

Cette première démarche permet de transformer le profil en compte de commémoration. L’accès au compte est alors restreint pour le protéger de toute usurpation d’identité. Cela limite aussi les interactions indésirables, comme les rappels d’anniversaire. Un justificatif simple, tel qu’un lien vers un article nécrologique, peut parfois suffire.

Demander la fermeture du compte pour cause de décès

Il est possible de demander la suppression définitive du compte. Cette procédure est plus stricte et nécessite de fournir des justificatifs du décès (certificat) et des documents prouvant votre statut d’héritier. Les formulaires dédiés sont souvent difficiles à trouver et une traduction certifiée des documents peut être exigée par les services étrangers.

Récupérer certaines données personnelles

Malgré l’existence de procédures officielles, la réalité est parfois plus complexe. La plupart des services insistent sur la protection de la confidentialité des défunts. Pourtant, en pratique, la seule solution pour gérer ou clôturer rapidement le compte d’un proche reste parfois de posséder ses identifiants et son mot de passe.

Conclusion : préparer sa mort numérique, un geste pour soi et pour les autres

Face à la complexité juridique et aux avancées technologiques parfois déroutantes, la démarche la plus importante reste simple : s’informer et prendre quelques décisions de son vivant. En configurant les paramètres de vos comptes ou en laissant des directives claires, vous accomplissez un double geste. Vous préservez votre vie privée et la manière dont on se souviendra de vous, tout en soulageant vos proches d’un fardeau administratif et émotionnel complexe.

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